
Sortis de l’échec de La Jeune Fille de l’Eau, M.Night Shyamalan semble ici vouloir revenir à des bases moins risquées pour reconquérir son public. Sauf qu’en vérité, on s’en rend compte rapidement, le cinéaste ici ne s’en tient presque qu’à ces bases justement. Le récit et le prétexte sont on ne peut plus sommaires et vite expédiés en 90 minutes. Avec quelques scènes fortes. L’exposition et les rebondissements sont épurés au possible. On se retrouve alors avec une forme de cinéma totalement dénuée de vraisemblabilité et où ne compte que des formes et des émotions. S’accomplit une rétractation très limite mais qui pourtant touche au fond peut-être à l’essence de l’auteur et d’une certaine beauté du cinéma.
On a souvent lié le thème de l’isolation à du trauma post-11 septembre chez le cinéaste, hors il serait intéressant d’y voir aussi une constante plus profonde et universelle depuis « Sixième sens ». Chez Night compte surtout de grandes valeurs comme l’engagement et la responsabilité: le couple, la filiation et la foi sont au centre des préoccupations et sont remis sur le devant de la scène une nouvelle fois. Dans une monde inquiétant cette forme d’intimité et de grâce, ou l’amour et le religieux flirtent, ont une dimension de sublime non négligeable. Il est fort probable que politiquement ce soit en vérité très limité: même la variation sur l’environnement est ici plus un prétexte dans l’air du temps, surtout susceptible de nourrir des figures nettement plus abstraites, où du moins moins d’une logique purement cinématographique (ceci dis, l’astuce est intéressante et laisse à réfléchir sur la mutation écologique). Comme Hitchcock dont il s’affirme vraiment comme le meilleur successeur, Night livre peut être plus que d’autre fois du cinéma un peu en roue libre: on est plus ici dans Le Rideau Déchiré ou La Corde… Et pourtant c’est passionnant. D’ailleurs le meilleur du film est moins dans ses scènes urbaines obligées du début que dans ses séquences rurales où l’espace possible devient justement de plus en plus limité. La plastique du film et une partie de sa beauté vient de cette obligation à confiner le mouvement en des petits points isolés.
En gros ça passe ou ça casse, ou pourquoi pas les deux et tant pis après tout? Film catastrophe doté d’un budget assez petit pour un film de studio actuel (60 millions de dollars), The Happening déconcertera par ses personnages et ses situations jusqu’auboutistes, mais retrouve mine de rien un parfum de série B comme peu vue dernièrement. Il est intéressant de le comparer à un Spielberg récent comme War of the World, les deux cinéastes traitant aussi après tout de thèmes parfois assez similaires, directement dans Signs ou The Happening. Ici on appréciera le choix d’une photo assez naïve et pastel de Tak Fujimoto qui contraste avec des scènes plus gores bienvenues. Au contraire de War of the World et de Kaminski qui joue sur des teintes ocres et grises mais se contentent de pauvres désintégrations inoffensives graphiquement.
Chez Night d’autre part, l’enfance a beau tenir une part extrêmement importante elle n’est pas sacralisée, protégée. Une séquence assez hallucinante avec deux gosses embarqués dans l’aventure est bien là pour le prouver… Le jeune couple central aussi qui est en vérité le sujet du film, très immature et ressemblant à deux grands enfants, yeux grands ouverts, montre des barrières plus ambigües. Les vrais gamins semblent ici presque plus matures que les adultes et aident ces derniers au fond à se trouver (un peu?). L’enfant mutique et initiatique est de nouveau un élément central.
Par rapport au paysage américain, dans War of the World également, Tim Robbins, comme un symbole d’une Amérique facho planquée dans sa cave, est éliminé porte fermée telle une pure mauvaise conscience. Shyamalan prend d’emblé le shéma contraire lors de deux rencontres avec des bouseux dangereux qui tournent véritablement au vinaigre. C’est que si Shyamalan est fasciné par le geste assez sublime de s’engager, de se donner totalement pour quelque chose ou quelqu‘un, il en montre toujours l’autre aspect très déprimant et morbide qui va toujours de pair. Il se reflète ici surtout à travers la vieille dame rencontré par le trio, totalement isolée du monde extérieur pour quelques principes et qui rappellera la communauté du Village... C’est cette ambivalence constante qui fait aussi toute la beauté de ce cinéma.
Eléments plus contemporains, la désertification de l’espace comme dans I am Legend et la maison test comme dans Indy 4 sont aussi présents dans The Happening, une forme de nouvelle angoisse collective et refoulée? La maison totalement constituée de plastique montre une certaine déliquescence du matérialisme comme valeur américaine, ça semble assez flagrant… Dans le film de Shyamalan il y a quelques placements produits (I phone, playstation…) qui deviennent plus directement absurdes que dans le film de Francis Lawrence, vu via cette perspective.
Pour la mise en scène, une série de suicides filmés au ras du sol, un crash contre un arbre, la force du vent ou la traversée de quelques mètres dans un jardin deviennent des éléments autonomes qui vivent par et pour eux-mêmes à travers le cinéma. C’est toujours singulier et il n’y a que ce metteur en scène là qui soit capable de produire ces images. Un peu comme cette bague magique qui change de couleurs, le spectateur est confronté par ces dernières à des émotions diverses: Shyamalan cite le rire, l’amour, le désir se succédant dans les diverses situations La bague et sa pureté projetée (le mode d’emploi en donne des interprétations différentes) remplace ici l’aveugle Ivy qui définissait la couleur des êtres… La direction artistique est toujours aussi formidable (James Newton Howard, Jeannine Oppenwald…), mais comme le film est plus ramassée. Cela rend ce titre assez précieux: on peut le trouver un peu dérisoire et pourtant passionnant, risible ou émouvant. Ou tout cela à la fois, c’est un peu comme ça le cinéma.









