mardi 1 juillet 2008

"Phénomènes" de M.Night Shyamalan / 2008




Sortis de l’échec de La Jeune Fille de l’Eau, M.Night Shyamalan semble ici vouloir revenir à des bases moins risquées pour reconquérir son public. Sauf qu’en vérité, on s’en rend compte rapidement, le cinéaste ici ne s’en tient presque qu’à ces bases justement. Le récit et le prétexte sont on ne peut plus sommaires et vite expédiés en 90 minutes. Avec quelques scènes fortes. L’exposition et les rebondissements sont épurés au possible. On se retrouve alors avec une forme de cinéma totalement dénuée de vraisemblabilité et où ne compte que des formes et des émotions. S’accomplit une rétractation très limite mais qui pourtant touche au fond peut-être à l’essence de l’auteur et d’une certaine beauté du cinéma.

On a souvent lié le thème de l’isolation à du trauma post-11 septembre chez le cinéaste, hors il serait intéressant d’y voir aussi une constante plus profonde et universelle depuis « Sixième sens ». Chez Night compte surtout de grandes valeurs comme l’engagement et la responsabilité: le couple, la filiation et la foi sont au centre des préoccupations et sont remis sur le devant de la scène une nouvelle fois. Dans une monde inquiétant cette forme d’intimité et de grâce, ou l’amour et le religieux flirtent, ont une dimension de sublime non négligeable. Il est fort probable que politiquement ce soit en vérité très limité: même la variation sur l’environnement est ici plus un prétexte dans l’air du temps, surtout susceptible de nourrir des figures nettement plus abstraites, où du moins moins d’une logique purement cinématographique (ceci dis, l’astuce est intéressante et laisse à réfléchir sur la mutation écologique). Comme Hitchcock dont il s’affirme vraiment comme le meilleur successeur, Night livre peut être plus que d’autre fois du cinéma un peu en roue libre: on est plus ici dans Le Rideau Déchiré ou La Corde… Et pourtant c’est passionnant. D’ailleurs le meilleur du film est moins dans ses scènes urbaines obligées du début que dans ses séquences rurales où l’espace possible devient justement de plus en plus limité. La plastique du film et une partie de sa beauté vient de cette obligation à confiner le mouvement en des petits points isolés.

En gros ça passe ou ça casse, ou pourquoi pas les deux et tant pis après tout? Film catastrophe doté d’un budget assez petit pour un film de studio actuel (60 millions de dollars), The Happening déconcertera par ses personnages et ses situations jusqu’auboutistes, mais retrouve mine de rien un parfum de série B comme peu vue dernièrement. Il est intéressant de le comparer à un Spielberg récent comme War of the World, les deux cinéastes traitant aussi après tout de thèmes parfois assez similaires, directement dans Signs ou The Happening. Ici on appréciera le choix d’une photo assez naïve et pastel de Tak Fujimoto qui contraste avec des scènes plus gores bienvenues. Au contraire de War of the World et de Kaminski qui joue sur des teintes ocres et grises mais se contentent de pauvres désintégrations inoffensives graphiquement.

Chez Night d’autre part, l’enfance a beau tenir une part extrêmement importante elle n’est pas sacralisée, protégée. Une séquence assez hallucinante avec deux gosses embarqués dans l’aventure est bien là pour le prouver… Le jeune couple central aussi qui est en vérité le sujet du film, très immature et ressemblant à deux grands enfants, yeux grands ouverts, montre des barrières plus ambigües. Les vrais gamins semblent ici presque plus matures que les adultes et aident ces derniers au fond à se trouver (un peu?). L’enfant mutique et initiatique est de nouveau un élément central.

Par rapport au paysage américain, dans War of the World également, Tim Robbins, comme un symbole d’une Amérique facho planquée dans sa cave, est éliminé porte fermée telle une pure mauvaise conscience. Shyamalan prend d’emblé le shéma contraire lors de deux rencontres avec des bouseux dangereux qui tournent véritablement au vinaigre. C’est que si Shyamalan est fasciné par le geste assez sublime de s’engager, de se donner totalement pour quelque chose ou quelqu‘un, il en montre toujours l’autre aspect très déprimant et morbide qui va toujours de pair. Il se reflète ici surtout à travers la vieille dame rencontré par le trio, totalement isolée du monde extérieur pour quelques principes et qui rappellera la communauté du Village... C’est cette ambivalence constante qui fait aussi toute la beauté de ce cinéma.

Eléments plus contemporains, la désertification de l’espace comme dans I am Legend et la maison test comme dans Indy 4 sont aussi présents dans The Happening, une forme de nouvelle angoisse collective et refoulée? La maison totalement constituée de plastique montre une certaine déliquescence du matérialisme comme valeur américaine, ça semble assez flagrant… Dans le film de Shyamalan il y a quelques placements produits (I phone, playstation…) qui deviennent plus directement absurdes que dans le film de Francis Lawrence, vu via cette perspective.

Pour la mise en scène, une série de suicides filmés au ras du sol, un crash contre un arbre, la force du vent ou la traversée de quelques mètres dans un jardin deviennent des éléments autonomes qui vivent par et pour eux-mêmes à travers le cinéma. C’est toujours singulier et il n’y a que ce metteur en scène là qui soit capable de produire ces images. Un peu comme cette bague magique qui change de couleurs, le spectateur est confronté par ces dernières à des émotions diverses: Shyamalan cite le rire, l’amour, le désir se succédant dans les diverses situations La bague et sa pureté projetée (le mode d’emploi en donne des interprétations différentes) remplace ici l’aveugle Ivy qui définissait la couleur des êtres… La direction artistique est toujours aussi formidable (James Newton Howard, Jeannine Oppenwald…), mais comme le film est plus ramassée. Cela rend ce titre assez précieux: on peut le trouver un peu dérisoire et pourtant passionnant, risible ou émouvant. Ou tout cela à la fois, c’est un peu comme ça le cinéma.



dimanche 22 juin 2008

King Vidor - "La Garce (Beyond the forest)"


C'est une brillante séquence qui ouvre ce film. Après un carton nous justifiant les amoralités qui seront décrites par la nécessité de "regarder le mal en face" (une précaution labellisé pour la censure de l'époque, on a l'impression d'être dans un procès flaubertien...)"Beyond the Forest" offre une remarquable description fantasmagorique d'une petite ville de province désertée où les travelings latéraux et voix-off semblent danser harmonieusement jusqu'à nous entrainer dans la salle d'un tribunal. On y juge Rosa Maline pour la mort d'un homme. Flash-back. Rosa est l'épouse d'un médecin de campagne baignant dans l'ennui (oh, revoilà Flaubert tiens), et après une partie de pèche bucolique, elle profite de l'absence de son époux pour saouler le vieil intendant du grand pavillon du nouveau riche du coin... qui est son amant.

La "garce" du titre français renvoie peut-être à des considérations un peu caricaturales. Non pas que le personnage de Davis n'ait pas ici en effet un caractère empoisonnant, mais on préfèrera le titre original qui inscrit d'emblée ce récit dans une dimension franchement onirique...

samedi 14 juin 2008

Beyond and behind

Faut-il découvrir les films de Lucio Fulci dans le désordre? La question est posée au vu de l'expérience que j'ai du cinéaste jusqu'ici, et je me permet d'y songer quand Christophe Gans explique non sans fondement qu'un film comme Manhattan Baby/ La Malédiction du Pharaon fonctionne avant tout comme une sorte de traité explicatif de House on the Cemetery/ La Maison prés du Cimetiere. Hors il se trouve que contrairement à Gans j'adore étrangement le premier, dépourvu d'un gore "hard" comme celui à l'œuvre dans les films qui précédaient tout juste et ont fait la réputation tardive du cinéaste. Peut-être parce que le film confronte à un petit bilan thématique (c'est un vrai commentaire sur le regard kaléidoscopique des choses, plus direct c'est vrai mais passionnant), au fait aussi qu'il cherchait à se détacher d'une formule devenue un peu épuisée au niveau du gore et mélange les genres?

A l'évidence ces films de Fulci enchainés avec le producteur Fabrizio de Angeli et écrits par Darmano Sachetti sont souvent pleins de mixages plus ou moins ironiques de recettes qui ont fait leur preuves: morts vivants bien sur, mais des Shining, Exorcist ou Poltergeist y prennent aussi pour leurs grades. Le miracle du cinéaste étant d'arriver à faire exister d'un point de vue stylistique singulier cette démarche qui tiens de l'exploitation pure et qui avec un autre derrière la caméra tournerait à la catastrope. Sur le dvd néo de City of the living Dead/ Frayeurs, le petit documentaire de Daniel Gouyette nous apprend ainsi comment de Angeli allait démarcher au Mifed avec des affiches de films qu'il prétendait être déjà tournés, juste pour tester les projets valides! Dans tout celà il y a forcément à boire et à manger, mais le parcours est-il si chaotique entre les œuvres plus réputées et celles dites mineurs? Il semble bien que chaque œuvre est son ambition propre, mais cette démarche de production oblige à se retrouver face à une certaine redondance esthétique et une inégalité flagrante des scripts.


Lucio Fulci se démarque toutefois pour avoir imposé dans ces œuvres une véritable notion de l'univers parallèle comme on en a vu peu se développer dans le fantastique au cinéma, un fantastique qui ici a sa cohérence de langage et d'appréhension qui le rend tout particulier. Gans compare à Lovecraft, c'est sans doute assez exact. Mais surtout il faut insister sur le fait qu'il y a peu de cinéastes qui soient parvenu à trimballer des corps d'un point A à un point B totalement autre et ésotérique, par des canaux qui sont les confrontations des époques, et donc celui des mondes des morts et vivants. L'un avec l'autre bien sur, et c'est encore plus réussi. La porte dimensionnelle de Manhattan Baby, le caveau familial de City of the Living Dead, les maisons de The Beyond/ L'au delà et House on the Cemetery... Une oeuvre tardive comme Voix Profondes en fera un conflit de génération plus autobiographique. Le passé ou la mort couvent comme une entité animée derrière les images. Même les instantanés photographiques ont leur vie et leur profondeur. Figure de style récurrente, les jeux entre premier et second plan donnent à l'écran un sentiment prégnant d'abyme et d'inquiétude.


Le mort vivant de Fulci est purement ésotérique et plastique, là où celui de Romero est avant tout métaphore social... Le cinéaste transalpin ne se prive pas forcément de piques à ce niveau pour autant, mais il n'en fait jamais un projet intrinsèque pour son cinéma. Les corps sont une mutation/décomposition d'un présent mal incarné. Les attaques animales, particulièrement brillantes dans son cinéma, sont aussi de beaux témoins de cette fragilité de notre mise en ordre apparente de la réalité et la façon dont il peut se retourner contre l'individu, qui exclut plus qu'il ne cherche à relier.

City of the Living Dead et House on the Cemetery peuvent être vus comme deux films peu convaincants mais symptome sans doute des qualités et défauts de ces oeuvres: arrière plan mercantile et baclé pour un maximum d'ambition. Là ou The Beyond permet d'épurer au maximum, ce n'est évidemment pas toujours le cas suivant les scripts. City of the Living Dead part de (trop) d' intrigues et de personnages parallèles caricaturaux qui doivent se rejoindre dans un point précis au final... House on the Cemetery au contraire joue plus l'action (trop) ramassée, même si dans les deux cas la ville de New York s'oppose à un autre univers plus rural et fantasmagorique... Echec du coup dans ces deux opus à tenir un film de bout à bout malgré des idées superbes, ou même à l'orienter vers un mystère puissant. Remplissage dans les dialogues, bruitages ridicules, meurtres inégaux. Il y a un bouillon de créativité au sein de ce qui serait à la base de l'exploit toujours un brin laborieuse et prête à reprendre ses droits.

Le final de City a beau être particulièrement brillant, et la citation d'Henry James très belle dans House, il faut bien penser que contrairement à un Argento, Fulci est peut-être resté prisonnier de carcans de l'artisanat, position romantique en soit pour toute une branche de la cinéphilie, mais qui empêche sans doute à la branche fantastique de son cinéma de s'imposer pleinement comme elle aurait pu le mériter. Il faut alors peut-être oublier les films en soit, et se pencher sur LE fantastique horrifique de Fulci comme de l'art indépendant des longs métrages de support.


mercredi 11 juin 2008

Le plus beau film de 2008...

... est en fait sortis en 2007.

Lumière Silencieuse de Carlos Reygadas, juste une expérience dans l'essence de la beauté: extatique, totale et sacré. Du cinéma immense qui peut encore débouler sans prévenir pour tenter de capter le spectateur par le biais de ce qui est au fond peut-être le but de tout écran et de tout art: la transe. Pas d'ethno et encore moins de folklo, ces Mennonites du Mexique et cette langue Plautdietsch semblent via ce cinéaste être juste en dialogue avec les profondeurs de l'âme et l'éternel. La dimension spirituelle devenant assez rare quand elle ne se fige pas dans la pose, il faut profiter encore des métaphysiques qui ne respirent pas le préfabriqué... Un film comme "Lumière Silencieuse" est un des rares à y parvenir réellement.